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Africanism : cinq albums, vingt-cinq ans et un nouveau départ

Né autour de Bob Sinclar et de Yellow Productions en 2001, Africanism a réuni plusieurs générations de producteurs, chanteurs et musiciens. Du volume I au nouveau volume V de 2026, retour sur cinq albums qui racontent l’évolution d’une certaine idée de l’Afro House.

Pochette rose et noire de l’album Africanism Vol. V de Bob Sinclar et Africanism All Stars
Pochette officielle d’Africanism Vol. V, publié par Yellow Productions en 2026.

Un quart de siècle après son premier volume, Africanism est de retour. Le cinquième album du projet, publié au printemps 2026, ne se contente pas d’ajouter un numéro à une série célèbre : il remet en circulation une idée née à Paris au début des années 2000, celle d’un collectif capable de faire dialoguer la house avec des voix, des percussions et des traditions venues d’Afrique, des Caraïbes, du Brésil et de leurs diasporas.

Bob Sinclar en est l’initiateur et le fil conducteur, mais Africanism n’a jamais été un groupe au sens classique. C’est une bannière commune, un laboratoire organisé autour de Yellow Productions et une constellation d’artistes dont la composition change à chaque disque. DJ Gregory, Martin Solveig, Salomé de Bahia, Tony Allen, Jacob Desvarieux, David Guetta, Ladysmith Black Mambazo, Bonga ou Boddhi Satva : les époques et les sensibilités se croisent sans qu’un unique producteur puisse résumer le projet.

Africanism n’est pas une discographie parfaitement linéaire : c’est une conversation qui s’interrompt, se transforme, puis recommence avec de nouveaux invités.

Les cinq volumes en un coup d’œil

  1. 2001 — Africanism Vol. I : la naissance du collectif et de sa house organique, percussive et cosmopolite.
  2. 2003 — Africanism Vol. II : un programme élargi où dialoguent producteurs français, figures de la house internationale et grands musiciens africains.
  3. 2005 — Africanism Vol. III : le volume le plus spectaculaire de la première période, porté par « Summer Moon », « Sye Bwa » et « Steel Storm ».
  4. 2015 — Africanism Vol. IV : le retour après dix ans, tourné vers les remixes et une production club plus contemporaine ; première édition vinyle en 2024.
  5. 2026 — Africanism Vol. V : une nouvelle génération de collaborateurs et un son Afro House actuel, sans effacer l’ADN historique du collectif.

Avant les albums : pourquoi créer Africanism ?

À la fin des années 1990, la French Touch connaît une accélération fulgurante. La house filtrée française s’exporte, les labels indépendants parisiens deviennent des références et une génération entière redécouvre le disco, le funk, la soul et les musiques brésiliennes à travers le sampling. Chez Yellow Productions, cette curiosité existait déjà : le catalogue de Bob Sinclar et DJ Yellow circulait entre hip-hop, jazz, bossa, deep house et musique de club.

Africanism naît en 2001 dans ce contexte. Le projet cherche moins à inventer une étiquette qu’à créer une famille de morceaux conçus pour le dancefloor, reconnaissables à leurs percussions, leurs chants et leur goût de la rencontre. DJ Gregory et Julien Jabre, réunis sous le nom Soha, occupent une place essentielle dans cette esthétique. Martin Solveig, encore loin du statut de star internationale qu’il obtiendra ensuite, y développe lui aussi une house nourrie de rythmes et de voix.

Le nom du projet mérite toutefois d’être regardé avec le recul d’aujourd’hui. « L’Afrique » n’est évidemment ni un genre unique ni un réservoir sonore homogène. Les cinq volumes réunissent en réalité des histoires très différentes : afrobeat nigérian, rythmes antillais, traditions sud-africaines, chanson cap-verdienne, héritages brésiliens, sonorités caribéennes et langages de la house américaine. La force d’Africanism apparaît justement lorsque les artistes et les traditions sont nommés, crédités et entendus dans leur singularité.

Volume I — 2001 : le manifeste

Le premier Africanism arrive en 2001 avec l’énergie d’un manifeste. Il ne repose pas sur une seule vedette, mais sur un enchaînement de productions qui semblent appartenir à la même nuit. Les morceaux utilisent la répétition house sans perdre le grain des voix, des cuivres et des percussions. Le résultat est à la fois très parisien dans sa fabrication et largement ouvert sur le monde dans ses références.

« Block Party » de DJ Gregory pose immédiatement le vocabulaire du collectif : une pulsation sèche, des éléments vocaux réduits à l’essentiel et un groove qui avance sans surcharge. « Tourment d’Amour », avec Salomé de Bahia, apporte une chaleur plus mélodique. « Edony (Clap Your Hands) » de Martin Solveig avec le percussionniste Hossam Ramzy deviendra l’un des titres les plus durables de la série. Bob Sinclar signe notamment « Kazet » et partage « Do It! » avec Eddie Amador.

Ce premier album fonctionne parce qu’il ne cherche pas la démonstration. Les morceaux sont longs, physiques et pensés pour le mix. Ils laissent les motifs s’installer jusqu’à ce que la percussion cesse d’être un décor et devienne l’architecture même du titre. Africanism possède déjà son langage : peu de frontières, beaucoup d’espace et une confiance absolue dans le rythme.

2002 : le double mix qui relie les deux premiers volumes

Entre les volumes I et II paraît Africanism All Stars Mixed by DJ Gregory & Bob Sinclar. Cette édition de 2002 est parfois comptée comme un album autonome, ce qui explique les chronologies contradictoires que l’on trouve en ligne. Elle n’est pourtant pas un volume numéroté : c’est un double mix qui reprend la matière du collectif et l’élargit à d’autres disques choisis par les deux DJs.

Ce chapitre intermédiaire est important parce qu’il montre Africanism dans son environnement naturel : non pas comme une suite de chansons isolées, mais comme un flux de club. Masters At Work, Julien Jabre, Soha ou DJ Gregory y côtoient les morceaux du premier volume. Le mix révèle les correspondances entre deep house américaine, percussions latines, voix africaines et production française.

Volume II — 2003 : l’horizon s’élargit

En 2003, le deuxième volume donne au projet une dimension plus vaste. Le disque conserve les signatures de Bob Sinclar, Martin Solveig, DJ Gregory et Soha, mais sa sélection fait entrer dans le récit des artistes dont le poids historique dépasse largement la scène française. Tony Allen, architecte de l’afrobeat avec Fela Kuti, apparaît avec « Afro Disco Beat ». Salif Keita est présent à travers « Madan », retravaillé par Martin Solveig. Masters At Work, Denis Ferrer et Kongas prolongent le dialogue avec les scènes new-yorkaise, africaine et disco.

Du côté des productions originales, « On the Drum » et « Slave Nation » de Bob Sinclar durcissent le mouvement. « Heartbeat » de Martin Solveig mise davantage sur la voix et l’émotion. « Soldiers » de DJ Gregory conserve cette tension minimale qui fait de quelques frappes bien placées un morceau immédiatement reconnaissable. « Viel Ou La », enregistré par Bob Sinclar avec Exile One, rappelle aussi l’importance des Antilles dans l’identité réelle du projet.

Le volume II refuse donc une définition étroite de la house dite « tribale », terme très employé dans les clubs de cette époque. Il relie des morceaux construits dans des contextes différents et affirme qu’un set peut faire entendre plusieurs histoires sans casser son énergie. C’est moins un voyage touristique qu’une cartographie de filiations musicales — à condition de prendre le temps d’identifier ceux qui les portent.

Volume III — 2005 : le collectif atteint son sommet populaire

Le troisième volume, publié en 2005, clôt la première grande période d’Africanism. Les collaborations sont nombreuses et parfois vertigineuses. Bob Sinclar, David Guetta, Joachim Garraud et Tim Deluxe produisent « Summer Moon » avec Ben Onono. Le morceau transforme la formule du collectif en un grand titre vocal, lumineux et immédiatement accessible, sans abandonner son socle percussif.

Le reste de l’album est plus aventureux que ce succès ne le laisse penser. Sur « Sye Bwa », Bob Sinclar réunit Jacob Desvarieux, guitariste et cofondateur de Kassav’, et Jmi Sissoko. « Antigua » associe Tom & Joy au batteur Tony Allen dans un remix de Bob Sinclar. « Steel Storm » accueille le groupe vocal sud-africain Ladysmith Black Mambazo. Salomé de Bahia, Yves Larock, Shinichi Osawa, Malinga Five et Nassau complètent un disque qui déplace constamment son centre de gravité.

Le volume III est aussi le témoignage d’un moment précis. Plusieurs producteurs français rassemblés autour du projet sont sur le point de conquérir les radios et les grandes scènes internationales. La house européenne devient plus spectaculaire, les formats se raccourcissent et le vocal prend une place croissante. Africanism conserve pourtant une logique de collectif : le nom sur la pochette compte moins que la circulation entre les artistes.

Volume IV — 2015 : revenir par le remix

Dix ans séparent les volumes III et IV. Quand Africanism Vol. 4 paraît en 2015, le paysage électronique a changé. L’EDM domine les festivals, la production numérique s’est normalisée et l’expression « Afro House » commence à désigner une scène mondiale beaucoup plus structurée. Africanism revient avec un disque plus directement pensé pour les clubs de son époque.

Le quatrième volume travaille beaucoup la mémoire de la série. « Edony » de Martin Solveig et « Block Party » de DJ Gregory sont remis en mouvement par Alaia & Gallo et Federico Scavo. « Samba in Hell » de Bob Sinclar reçoit un reboot de Roger Sanchez. DJ Spen, Eddie Amador, Rio Dela Duna, Bart & Baker, Erik Hagleton et Gregory Cabyan apportent leurs propres lectures.

Cette logique de remix produit un album différent des trois premiers : moins fondateur, mais très révélateur de la manière dont un catalogue peut vivre. Les morceaux historiques ne sont pas placés sous verre. Ils changent de batterie, de densité et de dynamique pour retrouver le dancefloor. Longtemps disponible en numérique, ce quatrième volume a été pressé en vinyle pour la première fois en 2024, signe d’un regain d’intérêt pour toute la série.

Volume V — 2026 : une renaissance, pas une commémoration

Africanism Vol. 5 paraît en numérique le 24 avril 2026. Le double vinyle suit le 15 mai 2026 chez Yellow Productions. La pochette reprend le disque noir et les couleurs franches des volumes précédents, mais sa liste d’invités indique immédiatement le changement d’époque. Bob Sinclar et DJ Gregory assurent la continuité ; autour d’eux apparaissent Moonlight Benjamin, Bonga, Lura, Boddhi Satva, Arkadyan, La Negra Hawkins, Malek Mhedhbi, Yana Mann, Catia Werneck, Maglia et Victoric Leroy.

L’ouverture avec « Zanmi Kanmarad », collaboration entre Bob Sinclar et Moonlight Benjamin, donne au disque une présence vocale intense. « Mulemba Xangola » réunit Bob Sinclar, Jesús Fernández, le chanteur angolais Bonga et la voix cap-verdienne de Lura. Plutôt que de lisser ces timbres dans une formule pop uniforme, le morceau les installe au centre d’un arrangement long, pensé pour que la danse et l’interprétation puissent respirer.

« Leleley » avec Arkadyan renoue avec le principe fondateur d’Africanism : une cellule vocale mémorable, des percussions qui évoluent progressivement et une basse suffisamment simple pour tenir tout l’ensemble. Boddhi Satva apporte sa science d’une house profonde et spirituelle sur « Salsa House ». Le remix de « Block Party » par Baron relie directement 2026 au premier volume, tandis que « Dançando Lambada » avec Catia Werneck déplace l’album vers le Brésil.

Le choix le plus intéressant est peut-être de ne pas transformer ce retour en musée de la French Touch. Le volume V accueille des producteurs et interprètes qui n’étaient pas présents lors de la création du collectif. Sa production est plus ronde, plus ample dans le grave et plus proche de l’Afro House contemporaine. Pourtant, les morceaux conservent la patience des débuts : des formats étendus, des motifs qui se développent lentement et une priorité donnée au groove plutôt qu’à l’accumulation d’effets.

Les douze titres du volume V

  1. Moonlight Benjamin & Bob Sinclar — Zanmi Kanmarad
  2. Bob Sinclar, Jesús Fernández & Bonga feat. Lura — Mulemba Xangola
  3. Zapapaya & La Negra Hawkins — Aurora
  4. Arkadyan & Bob Sinclar — Leleley
  5. Malek Mhedhbi — Dunu Daanu
  6. Bob Sinclar — Mathar
  7. DJ Gregory — Block Party (Baron Remix)
  8. Boddhi Satva — Salsa House
  9. Arkadyan & Yana Mann — Forever We Young
  10. Bob Sinclar & Catia Werneck — Dançando Lambada
  11. Maglia — Barba
  12. Victoric Leroy — Ê, Yemanja

Ce que racontent vraiment ces cinq albums

Écoutés à la suite, les cinq volumes forment une histoire parallèle de la house française. Le premier correspond à l’effervescence des labels parisiens indépendants. Le deuxième ouvre largement les fenêtres et rend visibles les filiations. Le troisième accompagne le passage de plusieurs producteurs vers un public mondial. Le quatrième interroge la mémoire par le remix. Le cinquième revient dans un monde où l’Afro House n’est plus une périphérie du marché électronique, mais l’un de ses grands centres d’innovation.

Le projet révèle aussi les limites d’un récit qui attribuerait tout à Bob Sinclar. Son rôle de directeur artistique, de producteur et de rassembleur est central, mais Africanism existe grâce aux signatures individuelles. DJ Gregory a façonné une partie essentielle de son langage rythmique. Martin Solveig, Salomé de Bahia, Tony Allen, Jacob Desvarieux, Bonga, Lura, Moonlight Benjamin et les dizaines d’autres participants apportent des histoires qu’aucune marque collective ne doit effacer.

En 2026, Africanism reste donc pertinent s’il continue à fonctionner comme une plateforme de rencontres concrètes et créditées. Le volume V réussit précisément lorsqu’on entend non pas une vague idée de l’exotisme, mais des voix, des instruments, des producteurs et des cultures musicales distinctes prendre place dans le même espace de danse. Vingt-cinq ans après le premier disque, le projet retrouve alors sa meilleure raison d’exister : créer du commun sans rendre tout identique.

Par où commencer l’écoute ?

  1. DJ Gregory — Block Party — Le noyau rythmique du volume I et l’une des fondations du son Africanism.
  2. Martin Solveig feat. Hossam Ramzy — Edony (Clap Your Hands) — La rencontre entre chant, percussion et efficacité house.
  3. Martin Solveig vs Salif Keita — Madan — Un pont majeur du volume II entre chanson malienne et club européen.
  4. Bob Sinclar, David Guetta, Joachim Garraud & Tim Deluxe feat. Ben Onono — Summer Moon — Le sommet vocal et populaire de 2005.
  5. Bob Sinclar feat. Jacob Desvarieux & Jmi Sissoko — Sye Bwa — Une connexion essentielle avec l’héritage de Kassav’.
  6. Bob Sinclar — Samba in Hell (Roger Sanchez Reboot) — Le volume IV dans sa logique de transmission par le remix.
  7. Moonlight Benjamin & Bob Sinclar — Zanmi Kanmarad — Le retour du collectif avec une voix qui ne se laisse pas réduire au décor.
  8. Bob Sinclar, Jesús Fernández & Bonga feat. Lura — Mulemba Xangola — Le morceau qui résume le mieux l’ambition internationale du volume V.

Sources et prolongements