Dans le grand récit de la French touch, Cassius occupe une place plus complexe que celle d’un simple duo de house filtrée. Philippe « Zdar » Cerboneschi et Hubert « BoomBass » Blanc-Francard viennent du hip-hop, ont grandi dans les studios, découvert la rave en cours de route et traité le dancefloor comme un immense laboratoire. Leur musique peut faire briller un fragment de soul, cogner comme une boîte à rythmes new-yorkaise, ralentir jusqu’au trip-hop ou s’ouvrir à la pop sans perdre cette sensation essentielle : le groove doit rester vivant.
Leur histoire traverse plus de trente ans de musique française, de MC Solaar à La Funk Mob, de Motorbass à l’album 1999, puis des clubs britanniques aux collaborations avec Jocelyn Brown, Ghostface Killah, Pharrell Williams, Cat Power ou Mike D. Elle raconte aussi une amitié, interrompue par la mort accidentelle de Philippe Zdar en juin 2019, puis réactivée sous une autre forme lorsque BoomBass a décidé, en 2024, de faire à nouveau résonner le nom Cassius. Pour comprendre le duo, il faut donc écouter au-delà des tubes : entendre le rap sous la house, le disco dans les machines et le studio derrière chaque montée.
Cassius n’a jamais cherché à purifier la house. Le duo l’a rendue plus impure, donc plus humaine : traversée par le rap, la soul, les erreurs de sampler, les nuits trop longues et le désir immédiat de voir une foule bouger.
Deux enfants du studio avant d’être des vedettes de club
Philippe Cerboneschi et Hubert Blanc-Francard se rencontrent à la fin des années 1980 dans le monde des studios parisiens. Hubert est le fils de l’ingénieur du son et producteur Dominique Blanc-Francard. Philippe, arrivé à Paris avec le désir d’apprendre, commence tout en bas de l’échelle avant de devenir assistant, ingénieur puis mixeur. Cette formation est fondamentale : Cassius ne naîtra pas seulement d’une collection de disques, mais d’une connaissance physique du son, de la manière dont une basse remplit une pièce et dont un compresseur peut transformer une boucle.
Leur premier terrain commun est le hip-hop français. Sur le premier album de MC Solaar, Qui sème le vent récolte le tempo, BoomBass participe à l’écriture musicale tandis que Zdar travaille au son et au mixage. Ils apprennent à construire autour d’une voix, à sélectionner des fragments suffisamment forts pour supporter la répétition et à faire respirer un rythme. Bien avant les filtres associés à la French touch, leur méthode est donc celle des producteurs de rap : trouver la bonne matière, la découper et lui inventer un nouveau contexte.
La Funk Mob : le hip-hop sans rappeur comme espace de liberté
Le producteur et fondateur de Mo’ Wax James Lavelle s’intéresse à leurs instrumentaux. Sous le nom La Funk Mob, Zdar et BoomBass développent alors une musique lente, enfumée, située entre boom-bap, breakbeat, dub et textures électroniques. Les disques publiés au milieu des années 1990 ne sont pas encore de la house, mais ils contiennent déjà plusieurs principes de Cassius : la répétition hypnotique, la basse comme élément narratif et le goût des collages qui rendent les frontières de genre inutiles.
La Funk Mob permet aussi de comprendre pourquoi Cassius sonnera toujours différemment des projets bâtis exclusivement dans la culture DJ. Les deux producteurs ne pensent pas seulement en termes de kick régulier et de montée. Ils aiment les ruptures, les silences, les rythmes cassés et le grain imparfait du sampling. Même lorsque leur musique adoptera les vitesses du club, elle gardera ce balancement du hip-hop, cette façon de placer les sons légèrement de travers pour que le corps retrouve sa propre souplesse.
Motorbass, New York et le déclic de la house
Pendant que BoomBass séjourne à New York avec l’ambition de se rapprocher du hip-hop américain, Zdar découvre les raves et forme Motorbass avec Étienne de Crécy. Leur album Pansoul, paru en 1996, devient l’un des disques fondateurs de la house française. Sa profondeur, ses basses épaisses et son utilisation sensuelle du filtre prouvent qu’une musique de club produite à Paris peut dialoguer avec Chicago, Detroit et New York sans se limiter à les reproduire.
De retour en France, BoomBass comprend de son côté qu’il ne dépassera pas DJ Premier ou Pete Rock en imitant leurs méthodes. Il expérimente avec des instrumentaux de rap joués plus rapidement sur ses platines. Ce geste presque enfantin résume la naissance de Cassius : accélérer une culture pour en révéler une autre. Lorsque les deux amis se retrouvent, leurs expériences s’emboîtent. Zdar apporte l’énergie des raves et la science acquise avec Motorbass ; BoomBass revient avec ses disques, ses échantillons et une vision du hip-hop libérée de l’obligation de ressembler aux États-Unis.
« Foxxy » : la première photographie de Cassius
En 1996, « Foxxy » et « Dinapoly » annoncent véritablement le projet Cassius. « Foxxy » part d’un échantillon lié à l’univers de Willie Hutch et de la blaxploitation, accéléré jusqu’à devenir une boucle de house. Le morceau ne gomme pas sa source : il en conserve la chaleur orchestrale, le mouvement de basse et une sensualité presque cinématographique. Mais le tempo et le montage le projettent sur un dancefloor contemporain.
Ce passage du hip-hop à la house n’est pas une conversion totale. Cassius ne renie rien. Le duo transporte simplement sa culture du break et du sample dans un club où les morceaux doivent pouvoir être mélangés, prolongés et éprouvés devant une foule. Cette continuité explique pourquoi « Foxxy » semble à la fois appartenir au disco des années 1970, au rap instrumental des années 1990 et à la house française qui commence alors à se faire remarquer hors de France.
« 1999 » : un album de house qui refuse de marcher droit
Publié au début de 1999, le premier album de Cassius synthétise trente années de funk, de disco, d’électro, de techno et de hip-hop. Sa finalisation sous forte contrainte de temps favorise une musique immédiate, mais jamais simpliste. Zdar façonne le son tandis que BoomBass manipule samples et idées mélodiques ; leurs rôles se croisent, se répondent et produisent des morceaux qui donnent l’impression d’avoir été trouvés au milieu d’une nuit plutôt que calculés pour le marché.
L’album est souvent rangé dans la house filtrée, mais il contient énormément de breakbeats. La SP-1200, machine mythique du rap, contribue au croquant de certaines batteries. « Crazy Legs » regarde vers l’électro new-yorkaise et les danseurs de break. « Supa Crush » préfère le mouvement irrégulier des breaks à la discipline d’un quatre-temps trop rigide. « Club Soixante Quinze » ralentit la séduction jusqu’à rejoindre Prince et le funk de Minneapolis. « Interlude » laisse remonter le brouillard de La Funk Mob.
Le succès confirme que cette liberté peut toucher un large public. « Cassius 1999 » atteint la septième place du classement britannique des singles, « Feeling for You » la seizième, tandis que l’album entre dans le Top 30 au Royaume-Uni. Mais ces résultats ne disent pas tout : Cassius devient surtout un nom que les DJ peuvent placer entre une production house, un disque de funk et un morceau d’électro sans casser l’histoire de leur set.
Le sample comme refrain collectif
« Feeling for You » est un exemple parfait de l’art de Cassius. BoomBass isole un fragment de « All This Love That I’m Giving » de Gwen McCrae. Répétée, la voix cesse d’être un simple emprunt nostalgique : elle devient un signal de rassemblement. Le duo teste le morceau en club, observe la réaction du public puis retourne au studio pour renforcer ce qui fonctionne. Le dancefloor n’est pas la destination finale de la production ; il participe à son écriture.
Cette méthode distingue le sample décoratif du sample réellement chorégraphique. Chez Cassius, la boucle doit créer une attente, permettre à chacun d’anticiper le retour d’une syllabe ou d’un accord. Le public ne connaît pas nécessairement le disque original, mais il reconnaît rapidement la logique du motif. En quelques passages, un fragment privé devient un refrain collectif. C’est l’un des grands pouvoirs de la house et l’une des spécialités du duo.
« Au Rêve » : lorsque les voix entrent dans la machine
Après 1999, Cassius aurait pu répéter une formule déjà reconnue. Au Rêve, paru en 2002, choisit au contraire l’expansion. Les morceaux accueillent davantage de chanteurs, d’instruments et de formats proches de la chanson. Jocelyn Brown apporte toute l’histoire du disco et de la garage house à « I’m a Woman ». Ghostface Killah relie directement le duo au rap new-yorkais qu’il admire. Steve Edwards transforme « The Sound of Violence » en hymne ambigu, simultanément euphorique et mélancolique.
« The Sound of Violence » résume cette seconde période. Sa voix paraît légère, mais la production est dense : basse nerveuse, guitare funk, pulsation house et espace généreux autour du chant. Cassius comprend qu’une chanson de club n’a pas besoin de choisir entre l’intimité du casque et l’efficacité d’un système de son. Le morceau peut accompagner le lever du soleil, une radio ou le moment précis où une piste bondée semble respirer d’un seul mouvement.
L’album contient aussi « 20 Years », première interprétation véritablement chantée par Zdar dans l’univers Cassius. Le morceau sera retravaillé pour devenir « See Me Now » sur 15 Again. Derrière la fête apparaît ainsi une dimension plus personnelle : la voix du producteur, fragile et transformée, rejoint les machines qu’il a longtemps manipulées pour les autres.
« 15 Again » et « I <3 U So » : Cassius apprend la pop sans se normaliser
En 2006, 15 Again joue avec l’idée d’un retour à l’adolescence. « Toop Toop » repose sur une attaque de guitare immédiatement mémorisable, répétée jusqu’à devenir aussi fonctionnelle qu’un riff de boîte à rythmes. Pharrell Williams apparaît sur « Eye Water », signe que le dialogue entre house française, funk et hip-hop américain n’est plus un rêve lointain. Pourtant, Cassius reste trop mobile pour se transformer en simple machine à collaborations prestigieuses.
Quelques années plus tard, « I <3 U So », issu du projet The Rawkers, ramène le duo vers une électronique compacte et émotionnelle. La voix échantillonnée semble à la fois suppliante et détachée, tandis que le morceau avance avec une puissance presque rock. Jay-Z et Kanye West reprendront largement cette matière pour « Why I Love You » sur Watch the Throne. Le chemin du sample s’inverse alors : deux producteurs français nourris par le rap américain deviennent à leur tour une source majeure pour une production hip-hop internationale.
« Ibifornia » : le club entre soleil californien et nuit d’Ibiza
Avec Ibifornia en 2016, Cassius imagine un territoire situé entre Ibiza et la Californie. L’album associe l’hédonisme baléarique, le rock de la côte ouest, le funk et la pop électronique. Cat Power et Mike D se retrouvent sur « Action », rencontre improbable sur le papier mais logique dans la philosophie du duo : une chanteuse à la présence magnétique, un membre des Beastie Boys et deux producteurs français réunis autour d’un rythme suffisamment ouvert pour absorber leurs identités.
Cette période montre que Cassius ne considère pas le club comme un genre fermé. Le dancefloor est plutôt un lieu où différentes traditions peuvent cohabiter. La pop, le rap et le rock y sont acceptés à condition d’être transformés par le rythme. À l’inverse, la house peut quitter le club et entrer dans une chanson sans devenir un simple arrière-plan. Elle conserve son insistance, son rapport au temps long et sa capacité à modifier la perception d’une voix.
Philippe Zdar, le studio comme instrument vivant
L’influence de Cassius dépasse largement sa discographie. Philippe Zdar devient l’un des producteurs et mixeurs français les plus recherchés. Son travail auprès de Phoenix, The Rapture, Cat Power, Franz Ferdinand, Hot Chip et de nombreux autres artistes diffuse une idée acquise dans la house : la production ne doit pas seulement rendre les éléments propres, elle doit leur donner un mouvement commun.
Son approche associe culture analogique, goût des accidents et écoute du corps. Une batterie doit pousser la chanson ; une basse doit changer la température de la pièce ; la compression peut devenir un geste expressif. Le studio n’est pas un tribunal chargé de corriger les musiciens, mais un espace où leur énergie est amplifiée. Cette conception explique pourquoi ses productions rock ou pop possèdent souvent une profondeur et une pulsation familières aux amateurs de club.
BoomBass est l’autre force indispensable de Cassius : le chercheur de matière, l’homme des disques, des motifs et du temps nécessaire pour laisser mûrir une idée. Leur complémentarité reposait autant sur des différences de tempérament que sur des goûts communs. Cassius n’était pas la signature d’un seul technicien, mais le résultat d’une conversation parfois tendue, protégée par une amitié que les deux hommes plaçaient au-dessus du calendrier de l’industrie.
« Dreems », l’arrêt brutal d’une conversation
Le cinquième album de Cassius, Dreems, paraît le 21 juin 2019. Deux jours auparavant, Philippe Zdar meurt accidentellement à Paris. Le disque, pensé comme une célébration sensuelle et continue, devient malgré lui une œuvre d’adieu. Son enchaînement rappelle un DJ set : les morceaux semblent communiquer sans demander la permission, passant d’une house profonde à une pop ralentie ou à une électronique plus brute.
Il serait pourtant réducteur de n’écouter Dreems qu’à travers le deuil. « W18 », « Calliope », « Don’t Let Me Be » ou « Cause Oui! » montrent un duo encore curieux, capable de retrouver l’élan de ses débuts sans fabriquer une copie de 1999. Le disque confirme surtout que Cassius a toujours travaillé contre la rigidité : celle des genres, des formats et même de sa propre légende.
Le retour de Cassius : transmettre sans remplacer
Après la disparition de Zdar, BoomBass estime d’abord que Cassius n’a plus de raison d’être. Il lui faut plusieurs années pour pouvoir réécouter cette musique et considérer le nom autrement. En 2024, il raconte ce chemin dans un texte personnel, How Do You See Me Now?, puis réactive Cassius lors de la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques de Paris. Une compilation Best Of 1996-2019 et les soirées Cassius Club prolongent ce retour.
Il ne s’agit pas de reformer artificiellement un duo impossible à reformer. BoomBass porte désormais un répertoire, une mémoire et une culture de club. Les éditions 1999 DJ Tool remettent les versions longues au centre, là où les DJ peuvent de nouveau les travailler. Le single « Dance On », publié à l’automne 2025 puis remixé par Young Marco en 2026, affirme explicitement que la continuité passe par le mouvement.
Cassius survit donc de la manière la plus cohérente avec son histoire : non comme un monument figé, mais comme une musique remise en circulation. Chaque nouveau set peut reconnecter Gwen McCrae, la SP-1200, Prince, Chicago, le rap français, les raves parisiennes et une génération qui n’était pas née en 1999. Le nom appartient toujours à Philippe Zdar et BoomBass ; le dancefloor, lui, continue d’en élargir la mémoire.
Dix morceaux pour entrer dans l’univers de Cassius
- La Funk Mob — « Tribulations Extra Sensorielles » — Avant la house, une dérive instrumentale où le boom-bap ralentit jusqu’à devenir une brume. Le point de départ idéal pour entendre les racines hip-hop de Cassius.
- Cassius — « Foxxy » — Le moment où l’échantillonnage hérité du rap rencontre le tempo du club. Soul, blaxploitation et house y forment déjà un langage unique.
- Cassius — « Cassius 1999 » — Breakbeat, basse élastique et ambition futuriste : un manifeste qui rappelle que le premier album du duo est bien plus varié que l’étiquette house filtrée.
- Cassius — « Feeling for You » — Une leçon de sampling populaire. Quelques mots de Gwen McCrae deviennent un refrain que toute une piste peut mémoriser en quelques secondes.
- Cassius — « La Mouche » — Minimal, étrange et sensuel. Le remix de DJ Falcon en accentuera encore la puissance métallique pour les clubs.
- Cassius avec Steve Edwards — « The Sound of Violence » — Une grande chanson de house où l’euphorie porte une ombre mélancolique. La voix et la production semblent avancer vers le soleil sans oublier la nuit.
- Cassius — « Toop Toop » — Un riff de guitare traité comme une boucle de sampler. Court, direct et suffisamment nerveux pour rapprocher rock, electro et dancefloor.
- Cassius — « I <3 U So » — Une plainte soul transformée en masse électronique. Son influence sur « Why I Love You » de Jay-Z et Kanye West referme brillamment la boucle entre Cassius et le hip-hop.
- Cassius avec Cat Power et Mike D — « Action » — La démonstration que le duo pouvait réunir indie rock, rap et funk sans perdre son centre de gravité rythmique.
- Cassius — « Dance On » — Le morceau de la continuité : non pas une tentative de reproduire le passé, mais l’affirmation que la mémoire de Cassius reste destinée à être jouée, mélangée et dansée.
Sources et prolongements
- Site officiel de Cassius
- BoomBass — « How Do You See Me Now? »
- Red Bull Music Academy — entretien avec Philippe Zdar
- MusicRadar — Philippe Zdar raconte l’album « 1999 » morceau par morceau
- Official Charts — historique de Cassius au Royaume-Uni
- The Guardian — entretien avec BoomBass sur le retour de Cassius
- L’Éclaireur Fnac — entretien avec BoomBass
- Cassius / Because Music — « Dance On » sur Bandcamp
- Apple Music — « Dreems »
- Wikimedia Commons — photographie de Cassius au Festival RockAdel