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Peggy Gou — de la cabine berlinoise à une house devenue langage mondial

Peggy Gou a construit une trajectoire où production, DJing, label et image avancent ensemble. Derrière le phénomène « Nanana », une musicienne relie club berlinois, voix coréenne et mémoire des années 1990.

Portrait de Peggy Gou
Peggy Gou — Photo : Ben Parks pour El País Semanal

Le succès mondial de « (It Goes Like) Nanana » a donné à Peggy Gou un refrain que des foules entières peuvent chanter sans connaître le titre. Cette évidence pop pourrait faire oublier le chemin qui la précède : des résidences devant quelques personnes à Londres, des années d’apprentissage à Berlin, une série de maxis exigeants et la création d’un label indépendant.

La trajectoire de Gou dérange les frontières habituelles de la crédibilité électronique. Elle joue dans les clubs, les festivals géants et les campagnes de mode ; elle chante en coréen, dirige Gudu Records et publie un album chez XL Recordings. Plutôt que de choisir entre underground et visibilité, elle traite ces espaces comme les pièces d’un même projet. La question n’est pas de savoir si l’image existe, mais si la musique conserve un centre. Chez elle, ce centre reste le rythme.

Peggy Gou ne sépare pas la cabine, le disque et l’image : elle les organise comme trois scènes où la même identité change d’échelle.

De Corée du Sud à Londres, apprendre devant une salle presque vide

Née Kim Min-ji en Corée du Sud, Peggy Gou part étudier à Londres. Elle adopte un nom de scène plus immédiatement identifiable et commence à mixer. Bien avant les grandes scènes, une résidence hebdomadaire au Book Club de Shoreditch lui sert d’école. Elle a raconté avoir parfois joué devant deux personnes, et appris de manière très concrète qu’un mauvais disque pouvait vider la piste.

Cette période compte davantage que le récit instantané d’une ascension. Mixer régulièrement oblige à construire des transitions, à observer les corps et à accepter l’échec sans le maquiller. Le DJing n’est pas seulement la sélection de morceaux admirés chez soi. C’est l’art de comprendre quand une salle est prête à suivre un détour et quand elle a besoin d’un point d’appui.

Berlin, les disquaires et la construction d’une culture de club

À Berlin, Gou travaille notamment dans un disquaire et s’immerge dans un écosystème de labels, de producteurs et de clubs. La ville lui offre moins une formule sonore qu’une discipline. Les longues nuits permettent de relier house, techno, electro et raretés sans réduire le set à une suite de succès. Elle y développe une manière de mixer énergique, colorée et lisible.

Berlin lui fournit aussi la distance nécessaire pour composer. La scène valorise le vinyle et l’histoire, mais elle récompense les identités fortes. Gou n’essaie pas de reproduire un minimalisme gris associé de façon caricaturale à la ville. Ses choix de synthétiseurs, de percussions et de couleurs annoncent au contraire une musique plus solaire, nourrie par les années 1990 et par une mémoire personnelle qui ne vient pas d’Europe.

2016 : les premiers maxis trouvent leur propre espace

En 2016, les deux volets de Art of War paraissent sur Rekids, le label de Radio Slave. La même année, « Day Without Yesterday » et l’EP Seek for Maktoop élargissent son vocabulaire. On y entend une house moins immédiatement chantée que ses futurs succès : lignes de basse rondes, claviers aux couleurs analogiques, rythmiques qui empruntent autant à l’electro qu’au groove de Chicago.

Ces disques empêchent de raconter Gou comme un produit arrivé avec un refrain viral. Elle construit d’abord une discographie de DJ, c’est-à-dire des morceaux capables de tenir dans des sets très différents. Leur personnalité vient moins d’un gimmick unique que d’un équilibre entre douceur mélodique et pulsation ferme.

« Once » : chanter en coréen sans transformer la house en étiquette

L’EP Once, publié par Ninja Tune en 2018, marque un changement d’échelle. « It Makes You Forget (Itgehane) » et « Han Jan » introduisent plus clairement sa propre voix en coréen. Le geste est simple mais important : la langue n’est ni traduite ni présentée comme une décoration exotique. Elle s’inscrit dans le rythme, avec des phrases courtes qui deviennent aussi naturelles qu’un motif de percussion.

« It Makes You Forget » avance sur une basse souple, des congas et des accords qui évoquent la chaleur d’une house ouverte. La chanson peut fonctionner dans un club sans que son texte soit compris mot à mot. Ce succès offre à Gou une signature immédiatement reconnaissable tout en évitant le piège d’un genre baptisé à la hâte « K-house ». Ses références restent internationales ; son point de vue, lui, est singulier.

Gudu Records, passer de l’artiste à la curatrice

Fondé en 2019, Gudu Records donne à Gou un outil pour publier sa musique et celle d’autres artistes. Le catalogue accueille notamment Maurice Fulton, DMX Krew, Mogwaa et Dea. Ce choix de profils montre une vision plus large que l’autopromotion : electro, house oblique, funk synthétique et producteurs venus de scènes différentes peuvent partager la même maison.

Diriger un label prolonge le travail du DJ. Il faut entendre des liens entre des disques qui ne se ressemblent pas immédiatement, puis les présenter comme un ensemble cohérent. Gudu permet aussi à Gou de déplacer le centre de gravité : elle n’est plus seulement invitée dans les institutions européennes de la dance music, elle construit sa propre plateforme et y fait circuler d’autres voix.

« I Go » puis « Nanana » : la mémoire imaginée des années 1990

« I Go », publié en 2021, associe breakbeats, claviers lumineux et voix coréenne dans une évocation personnelle de la dance des années 1990. Gou a expliqué avoir imaginé ce qu’aurait pu être une musique house coréenne de cette décennie, alors que son pays n’avait pas vécu la rave britannique de la même manière. Le morceau ne reconstitue donc pas un passé réel : il fabrique une mémoire possible.

En 2023, « (It Goes Like) Nanana » transforme cette intuition en succès massif. Le synthétiseur rappelle l’eurodance sans la copier, et le refrain en syllabes contourne les frontières de langue. Le titre devient une chanson d’été, mais sa construction reste celle d’une productrice : peu d’éléments, une progression claire et une mélodie capable de revenir sans s’user.

« I Hear You », l’album comme autoportrait élargi

Publié en juin 2024 par XL Recordings, I Hear You rassemble dix titres, dont « I Go » et « Nanana », ainsi que des collaborations avec Lenny Kravitz et Villano Antillano. L’album n’abandonne pas le club ; il l’entoure d’interludes, de pop, de rythmes cassés et d’un regard plus explicite sur Séoul. « Seoulsi Peggygou » utilise notamment une instrumentation qui évoque le gayageum dans un cadre électronique rapide.

Le disque fonctionne comme un manifeste de circulation. Londres, Berlin et Séoul ne sont pas rangées dans des cases séparées. Les références aux années 1990 côtoient une production contemporaine extrêmement nette. Le résultat peut paraître moins risqué aux auditeurs attachés aux premiers maxis, mais cette accessibilité est elle-même le sujet : Gou cherche un langage qui supporte à la fois l’écoute individuelle et la foule.

Mode, célébrité et débat sur l’authenticité

La visibilité de Gou dans la mode et sur les réseaux sociaux provoque une méfiance familière dans la musique électronique. La culture club valorise volontiers l’anonymat, même lorsqu’elle produit ses propres stars. Une femme asiatique contrôlant fortement son image subit en outre des projections particulières : on lui demande de prouver que la photographie, le vêtement ou le succès ne cachent pas l’absence de travail musical.

La critique reste légitime lorsqu’elle porte sur les disques ou les choix de programmation. Elle devient moins convaincante lorsqu’elle suppose qu’une identité visuelle annule automatiquement la compétence de DJ. Les premiers maxis, les années de tournée et le catalogue Gudu fournissent des éléments concrets. Gou n’est pas extérieure au club devenue célèbre par hasard ; elle est une artiste de club qui a choisi d’en étendre les signes à d’autres industries.

Neuf morceaux pour comprendre Peggy Gou

  1. Peggy Gou — Troop (2016). Une house tendue et instrumentale qui rappelle la solidité de ses débuts sur Rekids.
  2. Peggy Gou — Gou Talk (2016). Batterie nerveuse, basse ronde et détails electro dessinent déjà une personnalité très physique.
  3. Peggy Gou — Maktoop (2016). Un morceau plus profond, construit pour la durée d’un set plutôt que pour le refrain.
  4. Peggy Gou — It Makes You Forget (Itgehane) (2018). Voix coréenne, percussions et accords lumineux : la signature devient immédiatement partageable.
  5. Peggy Gou — Han Jan (2018). Une autre manière de placer sa voix dans la house, plus nocturne et relâchée.
  6. Peggy Gou — Starry Night (2019). Piano et refrain clair ouvrent la porte à une écriture plus pop sans quitter le club.
  7. Peggy Gou — I Go (2021). Une rave des années 1990 réinventée depuis une mémoire coréenne et personnelle.
  8. Peggy Gou — (It Goes Like) Nanana (2023). Le hook mondial : synth-pop, eurodance et précision de DJ réunies en quelques gestes.
  9. Peggy Gou — Seoulsi Peggygou (2024). Séoul devient espace sonore, entre rythme cassé, instrument traditionnel évoqué et futurisme coloré.

Sources et prolongements