Les mots fusion et métissage sont souvent utilisés paresseusement lorsqu’un producteur électronique travaille avec des traditions non occidentales. Chez DJ Plead, le rapport est beaucoup plus profond. Les rythmes et les modes mélodiques liés à son héritage libanais ne viennent pas colorer une techno déjà construite : ils modifient sa manière même d’organiser le temps.
Sorti le 26 juin 2026 chez Smalltown Supersound, son deuxième album Please réunit dix morceaux choisis parmi environ cent vingt démos composées entre 2023 et 2025. House, techno, dub, ambient panoramique, dabké, mijwiz et pulsations shaabi s’y rencontrent sans devoir choisir une seule identité.
DJ Plead ne place pas le Liban au-dessus d’un beat occidental. Il construit une musique de club dans laquelle plusieurs manières de compter, de danser et de se souvenir coexistent.
Jarred Beeler : parler arabe avec le rythme
DJ Plead est le projet de Jarred Beeler, producteur australo-libanais longtemps associé aux scènes de Sydney et de Melbourne/Naarm, aujourd’hui installé à Berlin. Il a expliqué que la musique lui permettait d’entretenir un rapport avec son identité libanaise et avec une langue qu’il ne maîtrisait pas toujours comme il l’aurait souhaité.
Cette relation donne à son travail une sincérité particulière. Les structures arabes n’apparaissent pas comme des citations destinées à rendre le morceau reconnaissable. Elles deviennent une grammaire personnelle : des percussions qui ne retombent pas là où l’auditeur occidental les attend, des mélodies qui glissent entre tension et fête, des répétitions qui évoquent autant le cercle de danse que le club.
Du dabké au sound system
Le dabké est une danse collective pratiquée dans plusieurs régions du Levant. Les participants se tiennent, frappent le sol et avancent comme un seul corps. Le mijwiz, instrument à anche double au son aigu et continu, peut soutenir cette transe par des phrases insistantes. Les traditions shaabi, quant à elles, désignent différentes formes populaires dont l’énergie directe se transforme constamment selon les villes et les générations.
DJ Plead ne reproduit pas une cérémonie traditionnelle dans un logiciel. Il retient ce que ces musiques savent du mouvement collectif : l’appel, la réponse, l’endurance, la répétition et la possibilité de faire danser sans construire un énorme drop. Le dub lui apporte l’espace ; la techno, la pression ; la house, la continuité.
Une discographie construite par déplacements
Dès Get In Circle en 2018 et Pleats Plead en 2019, le producteur attire l’attention avec une musique percussive difficile à ranger. Going For It en 2020 et Quick en 2022 poursuivent cette exploration, tandis que ses collaborations l’emmènent vers d’autres zones du club contemporain.
Avec Piezo et DJ Python, il forme notamment le trio PPP. Il travaille également avec Anunaku, TVSI et différents labels habitués aux musiques électroniques qui refusent les frontières simples. Cette trajectoire explique pourquoi Please ne ressemble pas à un manifeste soudain : l’album rassemble plusieurs années d’expériences déjà présentes dans ses maxis.
Cent vingt démos et un album presque abandonné
Les morceaux de Please proviennent d’un dossier contenant environ cent vingt esquisses réalisées entre 2023 et 2025. Un précédent projet d’album avait été abandonné. C’est Joakim Haugland, fondateur de Smalltown Supersound, qui encourage Beeler à écouter autrement cette masse de fichiers et à en extraire un disque.
Cette origine donne au projet une forme moins démonstrative. Please n’a pas besoin de raconter une grande progression artificielle. Il ressemble davantage à une cartographie : différentes manières d’utiliser le rythme, le vide, l’écho et la mélodie, reliées par la même sensibilité.
Le dub comme architecture
Le dub joue un rôle essentiel dans l’album. Il ne se limite pas à ajouter un effet d’écho. Il organise les distances. Un son peut apparaître au premier plan, laisser une trace, puis disparaître dans un espace beaucoup plus large. Ce mouvement permet aux percussions d’exister sans remplir chaque fréquence.
Cette respiration distingue Please d’une grande partie de la musique de club contemporaine, souvent pensée pour produire un impact constant. Chez DJ Plead, l’absence devient une tension. Le morceau n’est pas moins physique parce qu’il est moins saturé ; il oblige simplement le corps à suivre des détails plus fins.
Dix titres, plusieurs portes d’entrée
L’album s’ouvre avec « Return to Deuce », puis enchaîne « Stucco » et « Seven Eight, Too Late », titre qui signale avec humour l’importance des mesures et des décalages rythmiques. « pa700 », « Shush » et « Unforced Error » forment le centre d’un disque qui sait alterner densité et retenue.
« Ride TV », « Open Era » et « Right On-Time » conduisent vers « Traffic », conclusion de plus de quatre minutes. Les titres semblent parfois techniques, parfois anodins, comme si Beeler refusait d’imposer une histoire exotique à une musique qui peut simplement être écoutée pour sa forme et son mouvement.
Pourquoi Please compte pour la house de 2026
La house mondiale ne se renouvelle pas uniquement en ajoutant de nouvelles machines. Elle change lorsqu’elle accepte d’autres conceptions du rythme. DJ Plead montre qu’un morceau peut appartenir au club international sans effacer le contexte intime et culturel de son auteur.
Please évite deux pièges. Il ne transforme pas les musiques libanaises en musée immobile, et il ne les réduit pas à un sample spectaculaire. Il les traite comme des connaissances vivantes, capables de dialoguer avec le dub et la techno tout en conservant leur propre logique.